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NewsLetter « L’Actu de l’Europe » #17

Salut les AlterEurope(s) !
Oui oui, c’est (finalement) l’heure du retour tant attendu de la NewsLetter ! Voici le fruit du travail commun de nos deux promo du Master que l’équipe renouvelée de l’asso est heureuse de vous présenter.

Soyez prêt.e.s, dans cette première édition de la rentrée on a couvert toute une panoplie de sujets d’actualité: les manifestations qui semblent secouer le régime iranien, la mort de la reine Elizabeth II, le regain de tension dans le Haut-Karabakh, un énième épisode conflictuel dans les relations entre Bruxelles et Budapest. Sans oublier les élections en Bosnie et en Italie, bien évidemment !

Bonne lecture et à bientôt !

Altereuropéanement vôtre,

Bureau de l’Europe des Alters

Voici la liste des articles à retrouver dans cette newsletter :

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Budapest vs Brussels. Le bras de fer continue.

Crédit image : Euronoes.

Cet article est à retrouver dans le numéro 17 de la newsletter « L’actu de l’Europe ».

Les relations tumultueuses entre Bruxelles et Budapest vivent une nouvelle escalade. Dans le sillage de la reconnaissance de la Hongrie en tant qu’”autocratie électorale” par le Parlement européen, c’est la Commission européenne qui va à l’attaque. Elle propose de conditionner le versement des fonds européens à Budapest au respect de l’État de droit.

C’est officiel. La Hongrie de Viktor Orban ne peut plus être considérée comme une démocratie, c’est d’un “régime hybride d’autocratie électorale” qu’il s’agit. Le constat a été fait dans le rapport de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures du Parlement européen qui a largement adopté le document début septembre. Il ne semble pourtant pas déranger le premier ministre hongrois qui, réagissant au vote dans l’instance européenne, l’a qualifié d’une « blague ».

 Le rapport du Parlement européen sur la Hongrie pointe notamment des “efforts délibérés et systématiques du gouvernement hongrois” contre les valeurs de l’UE, exacerbés par “l’inaction de l’UE”. Pour rappel, depuis des années les relations entre Bruxelles et Budapest sont marquées par un nombre de sujets qui fâchent : la réticence hongroise d’accueillir des migrants lors de la crise syrienne, la loi interdisant “la représentation ou la promotion” de l’homosexualité auprès des mineurs, les mesures mettant en danger la liberté de la presse, … Dans cette panoplie de problématiques, une place particulière est occupée par la corruption de l’État hongrois, la mauvaise gestion des fonds européens menaçant directement le budget de l’Union. Face à de tels enjeux, l’éventail d’outils dont l’UE dispose pour rappeler Budapest à l’ordre est, pour le moins, modeste.

Article 7: moyen de pression limité

Bien que le traité de l’UE prévoit un mécanisme de sanction à l’égard des pays qui ne respectent pas les valeurs européennes, dans le contexte politique actuel, une telle perspective est en effet tuée dans l’œuf. Prévu notamment par l’Article 7 du Traité sur l’UE, le processus de sanctions ne peut être activé qu’après que les Vingt-Sept statuent à l’unanimité (le pays visé ne vote pas) “l’existence d’une violation grave et persistante par un État membre” des valeurs en question. Ainsi, comme dans de nombreux cas, le mode de prise de décision rend l’aboutissement du mécanisme impossible. Varsovie et Budapest, les deux mauvaises élèves en matière du respect de l’État de droit, s’assurent d’utiliser le droit de veto pour protéger l’une l’autre.

Money talks

Face à une telle impasse, la Commission européenne s’est montrée prête à dégainer son arme la plus puissante : l’accès aux financements. Elle a déjà refusé à Budapest l’accès au plan de relance, connu sous le nom de Next Generation EU. Ce dispositif financier de 750 milliards d’euros dont 5,8 milliards sont censés être attribués à la Hongrie vise à stimuler la reprise post-Covid.

Dans le but de “protéger le budget de l’Union”, la Commission européenne est allée plus loin en proposant le 18 septembre de suspendre le versement d’une partie des fonds européens à la Hongrie. 7,5 milliards d’euros sont en jeu, autrement dit 65 % des engagements au titre de trois programmes opérationnels de la politique de cohésion, principal poste budgétaire de l’UE. Contrairement au plan de relance qui représente un mécanisme financier exceptionnel, l’accès aux fonds européens semble constituer un enjeu d’ordre différent. Dans le cas hongrois le risque de conditionnalité paraît d’autant plus considérable que Budapest, à côté de Varsovie, est l’un des principaux bénéficiaires de la politique régionale de l’UE. La rentrée s’annonce alors à demi-teinte pour Viktor Orban. D’un côté, la victoire de la coalition de droite dure de Giorgia Meloni en Italie, qui a déjà dénoncé le rapport du Parlement européen et a déclaré son soutien à la “démocratie hongroise”, ne peut que réjouir le dirigeant hongrois. Avec l’arrivée au pouvoir des forces eurosceptiques dans la troisième économie de l’UE, la voix de la droite nationaliste et conservatrice en Europe devient plus forte. De l’autre côté, pour la Hongrie la menace d’être coupé aux fonds européens n’a jamais été aussi réelle. Pour continuer à bénéficier du budget commun, Orban devra ménager la Commission européenne en proposant d’ici deux mois des réformes décisives en matière de lutte contre la corruption.

D.P.

Sources : Europarl, Euronews, Euractiv, Commission européenne

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Bosnie. Des élections, des divisions, des solutions ?

Cet article est à retrouver dans le numéro 17 de la newsletter « L’actu de l’Europe ».

Ce dimanche 2 octobre, les électeurs bosniens ont été appelés aux urnes lors des élections générales renouvelant l’ensemble des institutions du pays, institutions définies par les accords de paix de Dayton de 1995 mis en place à la suite de la guerre de Bosnie-Herzégovine et ayant pour but de maintenir l’unité du pays, sa (re)construction à travers des institutions stables et un régime démocratique.

En demeure que la Bosnie reste sujette à des divisions internes, alimentées par les partis nationalistes au sein des entités constituantes la Bosnie-Herzégovine. De plus, la Bosnie se retrouve aussi au cœur des logiques d’influences régionales et d’un contexte international pesant plus que jamais sur le jeu politique national et le positionnement du pays sur la scène internationale. Ce sont donc des élections cruciales mais aussi vitales auxquelles ont été conviés les Bosniens ce dimanche.

Un territoire propice pour semer les graines de la discorde

C’est donc dans un contexte particulier que les urnes se sont ouvertes ce dimanche dans l’ensemble du pays, avec une influence des partis nationalistes encore forte : Milorad Dodik le président de la République Srpska, l’entité serbe du pays multiplie depuis quelques années les discours nationalistes, négationnistes, et favorables à une union avec la Serbie d’Aleksandar Vucic au sein de son parti le SNDS et agit dans ce sens. Ainsi, en septembre 2021, le parlement local de la république Srpska a voté une loi pour attribuer à ce niveau et non au niveau fédéral les capacités de défense militaire de l’entité, le Haut représentant Christian Schmidt a déjà usé de ses pouvoirs pour annuler une loi adoptée par cette entité. Du côté croate, le regroupement avec les bosniaques au sein de la fédération de Bosnie-Herzégovine laisse un goût amer alors que les serbes disposent de leur propre république. En s’appuyant sur les chiffres du dernier recensement, les Croates souhaitent une meilleure représentation au sein de l’entité voire la création d’une entité séparée et soutiennent une réforme électorale dans ce sens. A cela s’ajoutent les influences étrangères orientant le positionnement de Sarajevo et des partis sur la scène internationale. Comme le rappelle Majda Rudge, là où l’Ouest souhaite que les élites locales coopèrent pour construire l’Etat bosnien, la Russie tient à maintenir les divisions ethniques pour empêcher notamment une future intégration européenne et permettre à ses alliés régionaux comme Vucic de garder la main sur cet espace. La Croatie, quant à elle, maintient le nationalisme croate avec le prolongement de l’HDZ, parti démocrate-chrétien croate au sein de la Bosnie (HDZ BiH) mais qui, à la différence du SNDS serbe, est pour une intégration à l’OTAN tout en étant opposé à l’intégration européenne et aux sanctions contre la Russie. Enfin, l’empreinte de Viktor Orban est visible par son soutien à Dodik diffusant son discours illibéral, islamophobe et qui s’assure de mettre son véto au sein du Conseil européen en cas de sanction vis-à-vis de la République de Srpska qui bénéficie d’échanges et investissements importants de l’UE.                           

 Crédit image : Wikipedia France

Des élections complexes pour des promesses absentes

Il semblerait donc que l’unité de la Bosnie repose sur des bases fragiles, mais les accords de Dayton ont établi un système électoral complexe, prévoyant une représentation présentée comme juste et équilibrée de chaque ethnie : conformément à la constitution de Bosnie, la présidence est tournante et est assurée par les trois présidents représentant les trois ethnies principales de Bosnie : là où les habitants de la république Srpska votent obligatoirement pour un candidat serbe, ceux de la fédération qu’ils soient bosniaques et croates, doivent choisir pour un candidat des deux ethnies. Les électeurs du district de Brcko quant à eux choisissent de se faire enregistrer dans l’une des deux entités. A cela s’ajoute la chambre des peuples élue par les parlements régionaux et la chambre des représentants élue au scrutin proportionnel plurinominal. Enfin, pour accomplir leur devoir de citoyen ce dimanche, les Bosniens doivent également voter pour les élections cantonales de la fédération et pour l’élection présidentielle et parlementaire de la république Srpska.                            

Les partis politiques en compétition se démarquent peu, si ce n’est en attisant comme toujours le drapeau nationaliste et en se basant sur leurs anciens programmes électoraux. En république Srpska, le scrutin le plus incertain reste pour la présidence de la République où Dodik se retrouve face à son adversaire Jelena Trivic (PDP) tout aussi nationaliste que ce dernier et niant le génocide de Srebenica qui avait tué plus de 8000 bosniaques. Cependant, la poulaine de Dodik, Zeljka Cvijanovic semble favorite pour la présidence serbe. En ce qui concerne la présidence croate, Zeljko Komsic du Front démocratique, parti multi-ethnique, social-libéral se représente face à Borjana Kristo du HDZ. Enfin pour la présidence bosniaque, un duel nationaliste/multi-ethnique se dessine aussi avec Bakir Itzebegovic du parti nationaliste SDA face à Denis Becirovic (SDP) dont la lutte contre la corruption revient souvent dans ses discours de campagne.  

Les élections de la dernière chance ?

Pour les Bosniens, ces élections générales sont peut-être décisives : depuis la fin de la guerre, les communautés vivent plus que jamais séparées. Comme le rappelle Guillaume Perrier, à Mostar ville proche de la frontière croate, les deux communautés croates et bosniaques vivent chacune d’un côté de la rivière Neretva. Les écoles ne se mélangent pas, tout comme les communautés dans l’ensemble du pays, renforçant le sentiment de peur, d’ignorance, ce qui entretient la haine de l’autre.

Cependant, les partis non nationalistes veulent montrer qu’une nouvelle voie est encore possible comme à Sarajevo où la maire Benjamina Karic essaye de construire une ville loin des divisions ethniques et en avançant ensemble. Mais la lutte contre la corruption, l’immigration massive (bientôt en dessous des 3 millions d’habitants contre 4 millions en 1991) sont autant de défis à relever d’autant plus que la perspective de candidater à l’Union européenne a été refroidie à la suite des candidatures acceptées de la Moldavie et de l’Ukraine en 2022 alors que celle de la Bosnie n’a pas avancé. Le processus démocratique quant à lui n’est toujours pas assuré, en témoigne l’envoie d’observateurs internationaux ce dimanche. Les résultats de ce dimanche ont donc envoyé un message clair : les partis nationalistes ont été évincés de deux présidences.  Becirovic l’emporte avec 57% des voix contre 37% pour Izetbegovic pour la présidence bosniaque, quant à Komsic il est reconduit dans ses fonctions. Mais en ce qui concerne la présidence serbe, Cvijanovic soutenue par Dodik l’emporte. A la tête de la République de Srpska, le dépouillement donnerait Dodik vainqueur (48% des voix contre 43% des voix) même si sa rivale Trivic a déclaré sa victoire tôt dans la soirée. Les parlements quant à eux sont toujours dominés par les partis nationalistes et avec une composition similaire pour les parlements régionaux et nationaux (Chambre des représentants) : les électeurs de la République de Srpska ont permis notamment que la majorité du Parlement soit accordée aux deux partis nationalistes le SNSD et SDS malgré une abstention de 50%, en baisse de 7 points par rapport à 2018. Il semblerait donc que les Bosniens aient envoyé un signal aux représentants politiques : essayer une nouvelle forme de coopération politique, basée sur la volonté de réforme du pays sans appui nationaliste. Bien que la question du risque de sécession de l’entité serbe ne soit pas réglée, les présidences bosniaques et croates semblent aller dans la même voie. Toutefois, alors que les bureaux de vote venaient de fermer dans le pays, le Haut représentant en Bosnie, Christian Schmidt, sorte de garde-fou pour s’assurer de la mise en place des accords de Dayton et disposant de pouvoirs importants (Bonn powers), annonça une réforme électorale, justifiée par « les stagnations et dysfonctionnements ayant empêché la nomination au niveau fédéral ». Cette réforme encore non précisée à l’heure actuelle enlèverait la représentation systématique d’au moins d’un membre d’une ethnie si son score est inférieur à 3% dans une élection cantonale (actuellement les trois ethnies ont au moins un représentant) et la Chambre des peuples sera composée de 23 déléguées parmi les peuples constituants (bosniaques, croates, serbes) et 11 parmi les autres ethnies ce qui accentuera le poids des ethnies notamment croates et donc le risque d’agir au nom des intérêts nationalistes. Et c’est bien dans ce sens que semble avoir été justifiée les mesures qui selon lui « permettront à tous les citoyens que leurs voix soient entendues et de s’assurer qu’ils soient réellement représentés par ceux qu’ils ont élus ».

Cependant, le calendrier de l’annonce n’a pas été bien perçu : là où les partis nationalistes croates et le premier Ministre croate Plenkovic ont salué cette réforme tout comme les USA et le Royaume-Uni, l’Union européenne a réagi en précisant que les Bonn powers « devraient être utilisés uniquement en dernier recours » et encourageant les nouveaux élus « à prendre toute la responsabilité pour des réformes ambitieuses qui avancent dans l’intérêt des citoyens ».

Comment construire un avenir commun quand une société est aussi fragmentée ? C’est tout l’enjeu qui est ressorti de ces élections. Comme le souligne Sami Beharic pour le journal Le Point : « Maintenant, il va falloir choisir entre un État civique pour tous les citoyens bosniens et une Bosnie divisée entre les trois communautés, comme au Liban. », la Bosnie ne peut donc continuer sur cette voie oxymorique. Soit les leaders politiques continuent d’instrumentaliser les divisions ethniques au risque d’une sécession et d’une transformation en un conflit régional, alimenté par le nationalisme serbe (illustré par les tensions frontalières cet été entre le Kosovo et la Serbie) et instrumentalisé par la Russie. Une sécession d’autant plus actuelle en République Srpska et qui, avec la nouvelle réforme électorale, risque de donner du poids aux nationalistes croates Soit les partis acceptent de construire la Bosnie main dans la main, en répondant aux attentes de leurs citoyens, en réformant le pays, dans une perspective d’intégration européenne. Dans tous les cas, la Bosnie devra choisir une voie qui implique un positionnement décisif pour la région balkanique.

J.D.

Sources : @AlineCateux (Twitter), Balkaninsight, OHR, Le Point, ECFR, Reuters

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Manifestations en Iran. Décryptage

Cet article est à retrouver dans le numéro 17 de la newsletter « L’actu de l’Europe ».

Crédit photo : Yasin AKGUL/AFP

« Depuis que je suis revenu, je ne me suis pas une seconde senti libre. En cellule d’isolement, je croyais qu’il suffirait de mettre le pied deho rs pour respirer la liberté. À chaque pas, à chaque mouvement, à chaque bouffée d’oxygène, profiter de l’étrange privilège d’être libre. Mais depuis que je suis là, je n’ai rien ressenti de tel. Suis-je vraiment libre? Je n’en sais rien. »

Ennemi de Dieu de Sorour Kasmaï

Que s’est-il passé ?

Le 16 septembre 2022, Mahsa Amini, une jeune kurde iranienne de 22 ans, décède trois jours après sa sortie du commissariat suite à son arrestation par la police de mœurs pour avoir mal dissimulé sa chevelure. Les autorités évoquent un malaise cardiaque mais la famille refuse la version officielle, son cousin présent avec elle lors de l’intervention policière témoigne de violents coups portés à la tête. Suite à cette injustice, pourtant courante en Iran, des manifestations d’ampleur inédite ont commencé parmi les iraniens et iraniennes au péril de leur vie, la peine de mort étant toujours appliquée dans le pays. Sur les images : des femmes qui jettent leur voile, se coupent les cheveux et brûlent leur voile, scandant leur cri de ralliement « femme, vie et liberté ».

En représailles, le régime arrête massivement (1200 manifestants depuis le 16 septembre) au nom de « la conspiration des ennemis de l’étranger ». Mardi 27 septembre l’agence Fars établissait qu’ « environ 60 personnes ont été tuées » depuis le début des protestations. Les chiffres restent difficilement quantifiables en raison de la censure des autorités iraniennes.

Quel est le contexte Iranien ?

En 1979, la révolte islamique contre la dictature du chah rend le port du voile obligatoire dès l’âge de 7 ans. Cette mesure est prise pour marquer l’opposition à la volonté libérale du chah et se révèle constitutive du nouveau régime théocratique dont l’un des slogans est « le voile, comme rempart de la République islamique ».

Après les minces espoirs soulevés par les accords internationaux de Vienne en 2015, l’arrivée au pouvoir du radical Ebrahim Raissi en 2020 impose un retour à une application plus stricte des règles religieuses. Désormais les femmes ont l’obligation de porter un foulard devant couvrir les cheveux et les contours du cou au risque de commettre un crime passible de prison. Elles sont aussi interdites de chanter ou de porter des couleurs vives, des pantalons serrés et des manteaux au-dessus du genou. Selon Chowra Makaremi, chercheuse en anthropologie à l’EHESS (l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), l’Iran connaît alors un apartheid de genre, un concept théorisé par les féministes iraniennes désignant un système d’inégalité politique, sociale et de discrimination juridique envers les femmes.

Le slogan entendu dans les rues « A bas la dictature » montre cependant que cette fois-ci on s’en prend directement à la personne du guide suprême, qui personnalise le régime. Ce n’est donc pas une revendication concernant le foulard même mais la volonté d’un changement de pouvoir. Le régime étant finement lié avec l’obligation du port du voile, si l’un tombe, l’autre tombe avec.

Pourquoi maintenant ?

La population est jeune, 55% des Iraniens ont moins de 30 ans. Cette génération Z n’a pas connu la guerre contre l’Irak ( 1980 – 1988), elle a au contraire bénéficié d’une relative prospérité et s’est aussi sociabilisée sur internet, ce qui la rend moins perméable au gouvernement par la peur voulu par l’ayatollah.

Il est possible qu’aujourd’hui les effets cumulés de l’inflation, dont les effets ont été amplifiés par le COVID et la sécheresse des années précédentes, et de l’affaiblissement de la Russie sur la scène internationale, alliée du régime iranien, participent au climat insurrectionnel.

Quelle est la particularité de ce mouvement ?

Cette fois-ci tout le pays bouge.

Il y a bien eu le phénomène de la fille de la rue de la révolution agitant un foulard blanc au bout d’un bâton qui avait inspiré à la journaliste et militante féministe Masih Alinejadvle le mouvement « My Stealthy Freedom » (« ma liberté furtive »). Mais avec ce crime, c’est la société dans son ensemble, les hommes comme les femmes, qui se joignent à la révolte.

Cette exigence de liberté, c’est aussi l’expression de la contestation d’une minorité culturelle marginalisée (la population kurde), un phénomène intersocial regroupant une classe moyenne désabusée par la crise économique et un phénomène de révolte professionnelle (les universités et les transports publics étant en grève).

Quel avenir pour ce mouvement ?

Le régime a su se montrer autrement plus violent, notamment lors du massacre des prisonniers politiques en 1988 où il s’est rendu coupable de crime contre l’humanité en soumettant des milliers de dissidents politiques à des exécutions extrajudiciaires. Aujourd’hui, il se limite aux violences (parfois meurtrières) lors des manifestations et de couper internet, une réponse qui produit un effet d’attente générant un climat de peur et d’anxiété visant à affaiblir les émotions révolutionnaires.

Mais la véritable incertitude quant à la capacité de ce mouvement à résister à l’oppression réside dans l’absence de leader ou de véritable alternative politique, le régime ayant empêché toute création de partis politiques ou de syndicats. Tout comme pour les mouvements du printemps arabe on s’écarte du modèle révolutionnaire léniniste, processus organisé de succession du pouvoir, pour un processus révolutionnaire dont le produit politique, en l’absence de projet de prise du pouvoir, importe peu. La pression se fait d’autant plus grande que ces événements arrivent au même moment où se pose la question de la succession du guide suprême, âgé de 83 ans et de santé fragile, qui oblige le président Raissi à durcir son discours.

A.C.S.

Sources : Arte, Dessous des cartes, France Tv info, Radio France

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Élections en Italie.  Flamme du néofascisme ou un départ en quête de stabilité politique ?…

Cet article est à retrouver dans le numéro 17 de la newsletter « L’actu de l’Europe ».

Crédit image : AFP

Dimanche 25 septembre, les électeurs du pays membre le plus instable de l’UE se sont rendus aux urnes. Ces élections générales italiennes sont marquées par un haut niveau d’abstention, niveau le plus élevé depuis 1948. Alors que la coalition de centre gauche reste stagnante et démotivée et que le Mouvement 5 Etoiles recule par rapport à son énorme réussite politique, la gagnante de ces élections est clairement l’alliance de centre-droit et la probable nouvelle première ministre Giorgia Meloni. L’instabilité politique et économique semblait quelque peu dissipée par la coalition dirigée par Mario Draghi au poste de Premier ministre. L’échec de l’ancien président de la Banque Centrale Européenne, le « Super Mario », et ces élections anticipées marquent le début d’une toute nouvelle ère en Italie.

Après la mémoire traumatisante de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie s’est dotée d’un système politique conçu pour empêcher à nouveau une telle concentration du pouvoir. Cette république parlementaire est bicamérale. Le partage du pouvoir entre le Sénat et la Chambre des députés place le pays quasiment entre le modèle unitaire et le modèle fédéral. L’Italie, qui compte 20 régions dont 5 autonomes, présente également de profondes différences politiques et économiques entre ses régions. Selon le rapport de l’ISAE publié en 2007, 11,1 % des familles italiennes vivent en dessous du seuil de pauvreté ; alors que ce taux est de l’ordre de 5 % dans le nord, il monte à 22 % dans le sud. Contrairement à la France, le système électoral italien est à un tour. Ensuite, 61% des députés et sénateurs sont nommés à la proportionnelle et 37% à l’uninominale, de sorte à empêcher la domination absolue d’un groupe au sein du parlement. Les deux chambres ayant des pouvoirs égaux : les lois doivent être votées par chacune d’elles et  le gouvernement est responsable devant les deux. Des coalitions se forment entre des partis en formations serrées sans aller aux élections. Depuis la fin des années 1990, les deux principales coalitions, centre-gauche et centre-droit, s’affrontent. Pour la première fois depuis longtemps, une coalition obtient la majorité absolue dans les deux chambres. Derrière cette instabilité politique, comment la droite est arrivée largement au pouvoir ? Quelle est la part de la question de l’immigration dans cette victoire électorale ? L’instabilité économique du pays ? Des partis politiques ratés ? Ou le système politique du pays est-il le souhait d’un état d’instabilité absolu ? L’Italie rejoint-elle vraiment les rangs des régimes illibéraux ?

Selon les statistiques, en 2016, il y avait plus de 5 millions d’étrangers en İtalie, presque 8% de la population. La nouvelle Première ministre, Giorgia Meloni, a répondu à Emmanuel Macron dans un discours et a affirmé que l’Italie avait une petite part dans le colonialisme et a blâmé les autres pays occidentaux pour la vague d’immigration dans laquelle le pays se trouvait. Alors que la croissance démographique de l’Italie ralentit depuis longtemps et que le pays vieillit, la question de l’immigration renforce une position commune dans toutes les composantes de la coalition de centre-droit, ainsi que des formations politiques comme le Mouvement 5 étoiles.

La gagnante du match : L’extrême droite

Après de nombreuses années, la carte de l’Italie a été repeinte en bleu, la couleur de la coalition de centre-droit. Alors quels partis et quels dirigeants se cachent derrière ce succès électoral ? L’alliance de centre-droit se compose de trois bastions principaux. Le premier c’est Silvio Berlusconi, qui a construit les bases de cette alliance dans les années 1990. En tant que jeune entrepreneur, Berlusconi a compris très tôt l’importance du marketing politique. İl contrôlait près de la moitié des médias audiovisuels dont ses campagnes électorales découlaient sensationnellement, du fait qu’il était l’un des pionniers du populisme italien. Même son parti Forza Italia (Allez l’Italie) vient d’un terme de football populaire. Malgré tout, il s’est imposé comme le nom le plus modéré de la coalition, cependant, cela n’a pas empêché que son parti a perdu 6 points en arrivant à 8%. Bien qu’il ait déclaré être « profondément déçu », il est certain que ses relations entretenues depuis longtemps avec Poutine le mettent en difficulté. L’autre nom populaire de la coalition est Matteo Salvini. Jusqu’à il y a quelques mois, il était le champion des sondages et était considéré comme un Premier ministre potentiel. Son parti, LEGA est établi en tant qu’un mouvement séparatiste au nord de l’Italie. En faisant référence aux inégalités économiques entre le nord et le sud, la ligue souhaitait se séparer du sud et ne plus le financer. Pourtant, à partir de 2017 Salvini lui a donné une dimension nationale en personnalisant son parti. Conformément à la politique marketing de Berlusconi, Salvini a très bien su mobiliser les réseaux sociaux. De cette façon, il a remporté des succès aux élections législatives et aux élections européennes. İl mène une politique très fortement critique de l’Europe avec un discours anti-islam et anti-immigration. Dans sa réthorique, un grand clivage existe opposant le peuple contre une minorité qui est au pouvoir, aussi présent au début de ses discours politiques. Salvini est le membre de la coalition la plus proche de la Russie. Son modèle est l’extrême droite en France. Aux élections européennes de 2019, il s’allie avec d’autres partis d’extrême droite. Malgré son désir d’un changement radical, la participation de LEGA aux gouvernements de Mouvement 5 étoiles et de Draghi a poussé ses électeurs à se tourner vers de nouvelles alternatives et le parti a perdu environ la moitié de leurs voix en ayant 8,9%. Fratelli d’Italia, le plus grand parti à droite, et son leader Giorgia Meloni candidate au poste de premier ministre… obtient 26% des voix exprimées en augmentant son vote de de 4 à 26% par rapport aux élections précédentes. La plus grande différence avec ses partenaires de coalition est qu’il a toujours refusé de rejoindre un gouvernement. De cette façon, sa crédibilité aux yeux des électeurs de droite n’a pas été mise en cause et il est réapparu comme un «nouveau» personnage.

Giorgia Meloni est engagée dans la politique néo-fasciste depuis son plus jeune âge, même de sorte que la flamme tricolore, le symbole de son parti, fait référence aux mouvements néo-fascistes du passé. Elle a commencé la politique dès son plus jeune âge dans les mouvements d’extrême droite, et à l’âge de 30 ans, elle a également servi dans les gouvernements Berlusconi en tant que ministre de la jeunesse. Son discours est basé sur un questionnement rigide pour l’Europe et le monde libéral, assez similaire à celui de Salvini. Elle s’est fait connaître par ses paroles « Je m’appelle Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne, vous ne m’enlèverez pas ». Elle s’est montrée attachée fortement, fidèlement et fièrement à son identité. Elle se met comme défendeur de la « famille traditionnelle» contre des « lobby » LGBTI+. Les points forts de son programme sont la constitution d’un « blocus maritime » pour prévenir la migration clandestine par voie maritime. Elle est similaire aux populistes de l’UE en termes de méthode : politique de l’émotion, politique de la colère, discours. Aujourd’hui, elle présente son parti comme traditionnaliste ou conservateur. De plus, c’est un personnage très atlantiste, en se mettant aux côtés des républicains aux États-Unis. Dans la guerre d’Ukraine, sa position était clairement contre la Russie. Dans ce point, elle adopte la question de la sécurité et de la lutte contre l’immigration comme un sujet de civilisation. Les mois prochains montreront à quel point ces discours sont réalistes. La droite italienne, qui a longtemps voulu que le pouvoir politique soit plus personnifié, a remporté la victoire avec un état-major qui avait autant de désaccords que de points sur lesquels ils s’accordaient.

Vieillis, rétrécis, indéfinis… PD et la Gauche İtalienne

Entre la montée fracassante du centre droit et la chute dramatique du Mouvement 5 Etoiles, il y a aussi la gauche qui tient sa place. Depuis 1948, la gauche en Italie a toujours eu des difficultés à accéder au pouvoir. Pourtant, il y a toujours une veine gauche. Comme dans l’époque du parti communiste italien, les sociaux-démocrates sont dominants encore aujourd’hui dans les régions du centre-nord de l’Italie comme la Toscane et l’Émilie-Romagne, les zones métropolitaines, les zones minoritaires et les zones où elle a traditionnellement gagné sur la droite. Le Parti Démocrate dirigé par Enrico Letta change de discours. Aujourd’hui, il se positionne plus à gauche après avoir été le fer de lance des réformes néolibérales quand il était au pouvoir. Letta est un ancien journaliste engagé en politique depuis les années 1990. Parmi ses promesses, il se trouve des réformes progressives telles que le revenu de citoyenneté et de fixer un salaire minimum national jusqu’alors inexistant. Tout en voulant rompre avec son passé référencé néolibéral, il encourage désormais l’emploi et les cotisations. En plus, le parti soutient des réformes libérales telles que le mariage entre personnes du même sexe et des mesures comme la possibilité pour les enfants éduqués en Italie d’acquérir la nationalité italienne. En termes de politique internationale, le Parti démocrate prône fortement la présence de l’Italie dans l’UE et l’OTAN. Aux côtés du Parti démocrate, le plus grand partenaire de la coalition de centre-gauche, se trouvent le parti centriste +Europa et la Participation civique de Luigi Di Maio et la Gauche italienne (Sinistra Italiana, SI) et le parti vert. Malgré ses politiques réformistes, la moyenne d’âge du parti est assez élevée et ces déclarations ne peuvent être exprimées de manière passionnée et enthousiaste. Alors que le Parti démocrate restait à 19 %, le total de la coalition de gauche ne pouvait atteindre que 26 %. C’est le cas parce qu’une partie considérable des électeurs de gauche sont toujours dans le Mouvement 5 Etoiles. La situation pour la gauche est difficile car l’Italie est un pays proche de cinq, à droite… Hostilité au communisme, influence du catholicisme, structure sociale du pays constituée de réseaux de petits commerçants, artisans, chefs d’entreprises.

Un peu de gauche, un peu de droite… Mouvement 5 Etoiles…

Le Mouvement 5 étoiles a été fondé en 2009 par le comique Beppe Grillo, comme une ressemblance avec la victoire de Berlusconi à la campagne politique à la télévision. Ses Cinq Etoiles (M5S) correspondent à cinq grandes idées, ce sont ; l’eau publique potable, du zéro déchet, via le tri, la réutilisation et le recyclage, des énergies renouvelables, de la mobilité durable et de la connectivité́, via du Wi-Fi libre et gratuit.

La ligne politique de Grillo est une critique radicale de tout le monde, en particulier des politiciens du centre. Il y a des domaines où le parti se positionne à la fois à gauche et à droite : Pour la politique sociale, il adopte une position de gauche, soutenant les populations les plus défavorisées du sud de l’Italie. Sur l’immigration et la sécurité, il est à droite. Grâce à cet axe politique, il a reçu 32% des suffrages avec une progression record en 2018 et devient le premier parti. En tant que parti le plus fort au sud de l’Italie, il a beaucoup d’expériences au gouvernement: d’abord avec la LEGA de Salvini, puis avec le Parti démocrate de centre-gauche, et ils ont finalement pris part dans les gouvernements Draghi. Le parti se définit par des nombreuses déclarations comme une sorte de l’expression de l’ennui politique d’une grande partie de la population : elle est restée dominante dans le sud de la carte pendant plusieurs élections comme un enjeu politique. C’est le parti qui a le plus sincèrement répondu aux préoccupations environnementales, ainsi qu’au premier rang des électeurs souhaitant des réductions aux pouvoira des politiciens. Bon nombre des régions ayant les taux de participation les plus bas aux élections de 2022 sont des régions autrefois dominées par le Mouvement 5 étoiles[1]. S’il est proche des partis de droite dans les domaines du scepticisme européen et de l’antimondialiste. Il est le parti le plus fort chez les jeunes. Cependant, cela n’a pas empêché le parti de perdre plus de la moitié de ses voix et de se maintenir à 15 %.

Et alors…

L’immigration, les retours négatifs de la désindustrialisation et le vieillissement de la population… Toutes ces raisons auxquelles l’UE se confronte, ramènent les anciens radicaux, au centre de l’attention mais pas au centre de l’échiquier politique. L’Italie semble avoir rejoint la vague populiste montante de droite. Il semble que cette entente, dont on entend plus fortement la voix dans le pays depuis un moment, aboutira à terme à ce que l’axe entre Varsovie et Budapest s’étende jusqu’à Rome. L’insuffisance de la politique centriste encourage une nouvelle interprétation de la politique européenne.


A droite : Élections législatives italiennes en 2018 ; A gauche : Élections législatives italiennes 2022.
Jaune : Mouvement 5 Etoiles
Bleu : Alliance Centre Droit
Rouge : Alliance Centre Gauche

K.E.S.

Sources : Arte, RadioFrance, 20minutes, Le Monde, Tuttitalia